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Le jour de la jalousie

En Norvège, n’importe qui peut connaître en trois clics le revenu de son beau-frère. En Finlande, le jour où le fisc publie les revenus de chacun est surnommé le « jour national de la jalousie ». Ailleurs, l’idée fait frémir : les Américains et les Japonais l’ont essayée puis abandonnée, l’Italie n’a pas pu l’expérimenter pendant plus de dix heures. Pourquoi cette exception nordique ? À quoi sert vraiment la transparence fiscale, et que produit-elle ? Et qu’en est-il de la France ?

La transparence fiscale : une spécificité nordique

En Norvège, le revenu, le patrimoine et l’impôt de chaque contribuable sont consultables en ligne depuis 2001. Bien avant internet, les listes d’impôt circulaient déjà sur papier dans les communes, et la presse publie chaque année le palmarès des plus gros contribuables. En Suède, en Finlande et en Islande, il suffit de demander les informations à l’Administration fiscale. En Finlande, la publication annuelle, chaque 1er novembre, est devenue un rendez-vous médiatique.

Il n’existe pas d’explication unique de ce phénomène mais plusieurs raisons historiques et sociologiques peuvent être invoquées, notamment une tradition de transparence très ancienne. La Suède a en effet adopté dès 1766 une loi sur la liberté de la presse qui pose le principe de l’accès public aux documents administratifs. C’est l’une des plus anciennes au monde. Dans cette tradition, ce que détient l’État appartient par défaut au public, et le secret est l’exception.

Les autres ont essayé, puis reculé

Le débat sur la transparence fiscale a eu lieu ailleurs, mais il a presque toujours tourné en faveur du secret. L’économiste américain Joel Slemrod en fait l’inventaire dans un article récent.

Dans les pays anglo-saxons, la vie privée est d’abord une liberté face à l’État. Dans les pays du Sud, la confiance dans l’État est plus faible et la crainte de l’insécurité plus forte. Dans les deux cas, la transparence apparaît moins comme un pacte civique que comme une intrusion.

A quoi sert la transparence fiscale et quel est son effet ?

Le mécanisme norvégien de consultation des revenus de ses concitoyens a beaucoup intéressé les économistes, qui se sont penchés sur l’usage qui en était fait et sur ses conséquences.

Concernant l’usage, deux grandes conclusions :

Les conséquences : un peu moins de fraude, un peu plus d’envie :

En résumé, la transparence à la norvégienne est d’abord une machine à comparaisons sociales. Elle a un petit effet contre la fraude des indépendants et un coût en bien-être pour les moins aisés. C’est moins spectaculaire que ce que promettent ses défenseurs, et moins dramatique que ce que craignent ses opposants.

Et en France ?

La loi vous permet bien de connaître l’impôt de vos voisins. C’est une survivance peu connue. Tout contribuable peut consulter, auprès de sa direction départementale des finances publiques, la liste des personnes imposées à l’impôt sur le revenu dans son département. Pour chacune, on obtient le nom, l’initiale du prénom, le nombre de parts, le revenu fiscal de référence et le montant de l’impôt.

Mais tout est fait pour décourager les curieux. Il faut se déplacer en personne, présenter une pièce d’identité, signer un engagement de confidentialité, et les informations ne sont données qu’oralement. L’Administration note l’identité de ceux qui consultent. Surtout, il est interdit de diffuser ce que l’on apprend : l’amende administrative est égale au montant des impôts divulgués, et la sanction pénale peut aller jusqu’à 4 500 € d’amende et cinq ans de prison.

Le dispositif est bien vivant. Un décret de mars 2024 l’a même modernisé : l’adresse des contribuables a été retirée de la liste pour limiter les abus, et le revenu imposable a été remplacé par le revenu fiscal de référence.

Mais est-il utilisé ? Personne ne le sait vraiment. L’Administration ne publie aucune statistique sur le nombre de consultations, et nous n’avons trouvé aucune étude sur le sujet. Les rares traces disponibles suggèrent un usage marginal et très utilitaire. Le cas le plus documenté est celui des parents qui cherchent à connaître les revenus d’un ex-conjoint pour faire réviser une pension alimentaire, une possibilité que la loi prévoit explicitement. Rien à voir avec le jour national de la jalousie finlandais.

Bref

La transparence fiscale suscite décidément plus de passions que ses effets mesurés ne le laisseraient attendre. Les travaux norvégiens montrent un peu plus de revenus déclarés chez les indépendants et davantage de comparaisons sociales, sans établir les grandes transformations que l’on pourrait imaginer à entendre ses défenseurs ou ses opposants. Le débat porte peut-être moins sur ce que la transparence change que sur ce que chacun estime avoir le droit de savoir sur les autres.


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