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Gérer les risques psychosociaux avérés : mesures, traçabilité et suivi dans la durée

Lorsque des faits ont été établis ou qu’une situation de risques psychosociaux est objectivement caractérisée, l’enjeu pour l’employeur n’est plus seulement de comprendre ou d’enquêter, mais d’agir. C’est à ce moment‑là que la responsabilité de l’entreprise est la plus directement engagée : les décisions prises, leur proportion, leur calendrier et leur traçabilité seront scrutés, à la fois par les salariés concernés, par les partenaires sociaux et, le cas échéant, par les juges.

Pour une direction des ressources humaines, il s’agit d’articuler plusieurs exigences : protéger les personnes, restaurer un fonctionnement sain, tirer les enseignements de la situation et démontrer que l’obligation de sécurité a été respectée.

Protéger la personne concernée et restaurer des conditions de travail soutenables

Lorsque des faits de harcèlement ont été établis ou qu’une situation de travail a clairement contribué à une dégradation de l’état de santé d’un salarié, la priorité est de protéger la personne concernée. Cela peut impliquer différents types de mesures.

Pour éviter que le salarié soit à nouveau confronté à une situation conflictuelle, en concertation avec lui, il est possible d’organiser un aménagement de son poste, un changement de service ou de rattachement hiérarchique ou encore  une réorganisation des tâches ou des horaires .L’objectif n’est pas de “déplacer le problème” en éloignant systématiquement la personne qui a souffert, mais de lui permettre de reprendre ou de poursuivre son activité dans un cadre acceptable et respectueux de sa sécurité et de sa santé.

La médecine du travail joue ici un rôle clé. Ses recommandations sur les aménagements possibles, les contraintes à éviter, les rythmes à respecter ou la nécessité de temps partiels thérapeutiques notamment, fournissent à la DRH des repères concrets pour ajuster un poste. Dans certaines situations, un accompagnement extérieur (soutien psychologique, coaching, dispositifs d’écoute) peut aussi être proposé, en veillant à ce que cette offre ne soit pas perçue comme un transfert de responsabilité sur le salarié.

Les échanges avec la personne concernée doivent rester structurés notamment ils peuvent prendre la forme de rendez‑vous réguliers pour faire le point. Il est nécessaire de conserver les propositions et les accords pris afin d’assurer leur traçabilité. Ce suivi, s’il est mené de manière sérieuse, contribue à la fois à la reconstruction d’un cadre de travail sain, et à la démonstration, en cas de contentieux, que l’employeur a apporté une réponse appropriée à une situation problématique.

Traiter la situation de la personne mise en cause

Lorsque des faits reprochés à un salarié sont établis, l’employeur doit se prononcer sur les suites à apporter à cette situation. La réponse ne sera pas la même selon que l’on se situe face à un harcèlement caractérisé, à des comportements clairement contraires aux règles de l’entreprise ou à un style de management inadapté mais non constitutif de harcèlement.

Dans les cas les plus graves, une sanction disciplinaire peut aller jusqu’au licenciement, notamment si des faits de harcèlement moral ou sexuel sont avérés. À des niveaux intermédiaires, des mesures telles qu’un avertissement, un blâme, une mise à pied ou une rétrogradation peuvent être envisagées. Ces décisions doivent être prises au regard de la gravité des faits, de leur répétition, de la position de l’intéressé dans l’organisation et des antécédents connus. Elles doivent également respecter le formalisme disciplinaire (convocation, entretien, notification écrite motivée).

Dans d’autres situations, il apparaît que les pratiques d’un manager sont sources de tensions et de risques, sans que des faits précis justifient une sanction lourde. L’enjeu est alors d’éviter deux écueils : laisser la situation inchangée, au risque de voir se reproduire des difficultés, ou prendre une décision brutale (déplacement, éviction) sans accompagnement, qui pourra être contestée car injustifiée et donc engager la responsabilité de l’employeur. Un travail sur les pratiques managériales, sous forme de formation renforcée, de coaching, de supervision ou de mentorat, peut alors s’avérer pertinent, à condition qu’il soit suivi et évalué.

Pour la DRH, il est important de garder une cohérence d’ensemble. Ainsi, des comportements similaires doivent appeler des réponses comparables. Une apparente indulgence à l’égard de profils jugés “indispensables” ou “performants”, alors même que leurs comportements créent des risques importants, fragilise le message envoyé et peut engendrer des manquements au regard du principe de l’égalité de traitement notamment.

Agir sur le collectif et l’organisation

Les risques psychosociaux avérés ne se réduisent pas à une relation entre deux personnes. Ils révèlent souvent des fragilités plus larges dans l’organisation : charge de travail excessive, défaut de moyens, ambiguïtés de rôle, culture de la compétition, absence de régulation des conflits, carences dans la chaîne managériale.

Une fois la situation individuelle traitée, la DRH a intérêt à s’interroger concernant les facteurs collectifs qui ont permis au problème de se développer. Dans certaines équipes, cela peut conduire à apporter des modifications relatives à la répartition des tâches, aux objectifs assignés, à la façon dont les priorités sont définies, au fonctionnement des réunions, à l’usage des outils numériques, ou encore aux modalités de coordination avec d’autres services.

Il n’est pas toujours possible de refondre une organisation en profondeur, mais des ajustements ciblés peuvent réduire significativement les risques. Par exemple, il est possible de clarifier certains rôles, d’alléger ou rééquilibrer la charge dans des périodes critiques, de revoir des pratiques d’évaluation trop fortement centrées sur des indicateurs individuels au détriment du collectif, ou encore d’ouvrir des espaces de discussion réguliers sur le travail et non uniquement sur les résultats.

Dans des équipes particulièrement éprouvées par une situation de harcèlement ou de crise, des temps de parole encadrés peuvent être utiles, par exemple avec l’appui d’un intervenant extérieur. L’objectif n’est pas de “rejouer le procès”, mais de permettre aux personnes de mettre des mots sur ce qui s’est passé, de restaurer des règles de fonctionnement commun et de reconstruire un minimum de confiance.

Mobiliser les acteurs internes et externes

La gestion des RPS avérés ne relève pas de la seule DRH. Elle implique la collaboration de plusieurs acteurs, dont le rôle doit être clarifié.

La médecine du travail, au‑delà du suivi des salariés concernés, peut proposer des actions collectives : études de poste, sensibilisations ciblées, recommandations sur l’organisation du travail. Le CSE ou la CSSCT peuvent être associés à la réflexion sur les suites à donner, notamment lorsqu’un risque important a été mis en évidence pour un collectif de travail. Leur implication, dans le respect de la confidentialité des situations individuelles, contribue à la crédibilité de la démarche.

Selon les cas, des intervenants externes peuvent être sollicités : psychologues du travail, médiateurs, consultants spécialisés en organisation, avocats. Leur rôle n’est pas de se substituer à l’employeur, mais d’apporter un regard complémentaire, d’aider à dénouer des situations bloquées ou de sécuriser une décision.

Pour une DRH, la difficulté est souvent de trouver le bon niveau d’ouverture : associer suffisamment ces acteurs pour bénéficier de leurs apports, sans diluer la responsabilité de l’employeur ni transformer chaque situation délicate en projet complexe. Ici, l’expérience acquise au fil des dossiers permet d’affiner les choix.

Assurer la traçabilité : un enjeu de preuve et de pilotage

Lorsqu’une situation de RPS a été avérée, la question “qu’avez‑vous fait, quand et comment ?” sera quasiment toujours posée en cas de contentieux. La traçabilité n’est donc pas un réflexe bureaucratique ; elle est au cœur de la sécurisation de l’employeur.

Il est utile de conserver, de manière organisée, les éléments suivants : signalements reçus, comptes rendus d’entretiens, conclusions d’enquête interne, décisions disciplinaires ou organisationnelles, échanges avec la médecine du travail, informations communiquées au CSE le cas échéant, mise à jour du DUERP et des plans d’actions. L’important n’est pas d’archiver tout, mais de pouvoir reconstituer une chronologie et de montrer que l’entreprise n’est pas restée inactive.

Cette traçabilité a aussi une valeur de pilotage. En relisant, à intervalles réguliers, les situations de RPS traitées, la DRH peut repérer des récurrences : certaines équipes très sollicitées, des moments de vie de l’entreprise particulièrement sensibles, des signaux d’alerte qui reviennent sans toujours déboucher sur des actions. Ces enseignements peuvent nourrir des décisions plus globales de prévention.

Suivre dans la durée

La gestion d’un RPS avéré ne s’arrête pas au moment où une sanction est prononcée ou quand un aménagement de poste est acté. Les effets de la situation initiale peuvent se prolonger notamment en cas de fragilité persistante d’un salarié, de tensions résiduelles dans une équipe, de perception d’injustice ou de non‑dit.

Pour une DRH, prévoir un suivi dans le temps est souvent nécessaire. Cela peut passer par des entretiens de suivi avec la personne concernée, des points réguliers avec le manager et la médecine du travail, une vigilance accrue sur certains indicateurs (absentéisme, départs non anticipés, remontées d’incidents). Dans certains cas, des ajustements supplémentaires seront à envisager, car toutes les conséquences ne sont pas visibles immédiatement.

Ce suivi est aussi l’occasion de vérifier si les actions de prévention issues de la situation ont été effectivement mises en œuvre, si elles produisent les effets attendus et si des modifications sont nécessaires. C’est ce retour d’expérience qui donne sa cohérence à l’ensemble du dispositif de la détection des RPS à leur traitement, puis à leur intégration dans une démarche plus large de prévention.

Gérer des risques psychosociaux avérés est toujours délicat. Les directions RH doivent avancer sur une ligne étroite, entre protection des personnes, sécurisation juridique et maintien du fonctionnement de l’entreprise. Une fois les faits établis, ce sont la cohérence, la proportion et la traçabilité des mesures prises notamment individuelles, collectives, organisationnelles, qui permettent de démontrer que l’employeur a pris sa part, au titre de son obligation de sécurité, et qu’il a cherché à tirer les enseignements de la situation pour renforcer, à terme, la prévention des RPS.

  • Eric Guillemet

    Eric est Avocat Associé en droit social. Depuis plus de 20 ans, il accompagne les entreprises dans leurs transformations et leur…

  • Myriam Henderson

    Myriam est avocate depuis 2014 et travaille au sein du département droit du travail de Deloitte Legal depuis janvier 2017.…