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Cartographier les risques psychosociaux : identifier les situations à risque dans l’entreprise

Après avoir clarifié les notions de harcèlement et de souffrance au travail, une question se pose pour les directions RH : où se situent concrètement les risques psychosociaux dans l’entreprise, au‑delà des cas individuels les plus visibles ? Autrement dit, quelles sont les situations de travail qui, par leur répétition ou leur cumul, créent un terrain favorable aux RPS et exposent l’employeur sur le terrain de l’obligation de sécurité notamment ?

Cartographier les risques, ne suppose pas seulement de dresser une liste théorique. L’enjeu est de relier des facteurs de risques à des situations précises, à des métiers, et à des organisations, pour pouvoir les intégrer dans le document unique d’évaluation des risques professionnels (DUERP) et orienter les actions de prévention.

La charge de travail : intensité, complexité et sous‑charge

La charge de travail est souvent le premier facteur cité par les salariés lorsqu’ils évoquent leur quotidien. Elle ne se résume pas au nombre d’heures passées dans l’entreprise. Elle combine volume, intensité, complexité et capacité à récupérer.

Une surcharge peut se traduire par des délais systématiquement trop courts, des périodes de pointe qui deviennent la norme, une accumulation de dossiers sans hiérarchisation claire, des amplitudes horaires importantes, des sollicitations en dehors des horaires de travail. La pression n’est pas seulement temporelle : elle peut venir d’objectifs commerciaux très ambitieux, d’exigences de qualité élevées, de risques d’erreurs lourdes de conséquences.

À l’inverse, une sous‑charge durable est également un facteur de risque. Un salarié qui se voit confier des tâches en‑deçà de ses compétences, qui n’a plus de dossiers structurants, ou qui reste à l’écart des projets clés peut ressentir une mise à l’écart, une perte de sens et une forme de déclassement. Ces situations, parfois issues de réorganisations mal accompagnées, alimentent des RPS moins visibles que la surcharge, mais qui sont tout aussi destructeurs.

Pour une direction des ressources humaines, l’enjeu est de dépasser le seul discours général sur la “pression” pour identifier le niveau, au sein de l’organisation, où la charge de travail est durablement déséquilibrée. Pour les identifier, les données d’absentéisme, de turnover, les résultats d’enquêtes internes, les remontées des managers et des représentants du personnel sont autant de signaux à croiser.

Organisation du travail : flou, instabilité et injonctions paradoxales

L’organisation du travail est un second foyer de risques. Des objectifs qui changent fréquemment, des priorités qui se contredisent, des circuits de validation complexes, une multiplicité de reporting ou de comités peuvent générer une charge mentale importante. Quand les consignes ne sont pas stables, que les arbitrages tardent ou que des décisions prises sont remises en cause sans explication, les salariés peuvent avoir  le sentiment de travailler en permanence sur un terrain mouvant.

Le flou sur les rôles et responsabilités est également un facteur de risque. Il se manifeste lorsque personne ne sait clairement qui décide, qui tranche, qui porte le sujet. Certains salariés se retrouvent en “première ligne” sans que cela soit formalisé ni reconnu, d’autres sont régulièrement court‑circuités. Ce flou nourrit les tensions, les incompréhensions et, à terme, peut entraîner une perte de confiance.

Les injonctions paradoxales que peuvent être demander en même temps de réduire les délais et de multiplier les validations, d’être autonome mais de remonter toute difficulté, d’innover tout en ne prenant aucun risque  sont une source connue de RPS. Elles placent les salariés dans des situations où, quoi qu’ils fassent, ils ont le sentiment de ne pas répondre aux attentes. Ainsi, la question n’est pas de supprimer toute tension liée aux enjeux de l’entreprise, mais d’identifier les zones où ces contradictions deviennent structurelles.

Relations de travail et style de management

Les relations de travail et le style de management structurent le climat psychosocial de l’entreprise. Un manque de disponibilité des managers, des retours d’information rares ou centrés sur les erreurs, une reconnaissance insuffisante des efforts fournis peuvent alimenter un sentiment de solitude et de manque de soutien.

Par ailleurs, des conflits récurrents au sein d’une équipe, des rivalités entretenues, un usage systématique de la mise en compétition pour motiver les équipes créent des environnements propices au stress et à la défiance. Dans certaines organisations, les salariés perçoivent que les comportements agressifs ou humiliants ne sont pas réellement sanctionnés, voire qu’ils sont tolérés lorsqu’ils sont portés par des profils “performants”. Ce type de signal fragilise le sentiment de sécurité psychologique et expose les employeurs à des risques contentieux.

Le management absent constitue un autre profil de risque. Il ne s’agit pas d’un style “bienveillant”, mais d’une absence de régulation : les tensions ne sont pas traitées, les conflits ne sont pas arbitrés, les frustrations s’accumulent sans espace ni d’expression ni décision. Ce vide managérial laisse les équipes s’auto‑organiser dans des conditions souvent difficiles, avec un risque de décrochage pour certains.

Pour la directions des ressources humaines, la cartographie des risques passe par une lecture fine des situations de management, en s’appuyant sur des retours croisés, notamment par le biais d’enquêtes anonymes, d’entretiens individuels, du feedback des représentants du personnel, des observations de la médecine du travail. Il ne s’agit pas de placer tous les managers en cause, mais d’identifier les contextes où le mode de pilotage contribue à la dégradation des conditions de travail.

Conditions de travail, environnement et métiers exposés

Les RPS sont souvent associés à des dimensions immatérielles, mais les conditions matérielles jouent un rôle non négligeable. En effet, des locaux bruyants, des espaces sur‑occupés, l’absence de lieux permettant des échanges confidentiels, des déplacements fréquents ou des postes de travail peu ergonomiques peuvent notamment contribuer à la fatigue et à l’irritabilité.

Les outils et ressources disponibles pèsent également sur l’appréciation de la qualité des conditions de travail. Ainsi, des systèmes informatiques instables, des procédures lourdes, des équipes sous‑dimensionnées, des changements d’outils sans accompagnement suffisant donnent aux salariés le sentiment de “subir” leur environnement de travail, sans prise sur les contraintes. Cette perte de maîtrise est un terrain classique de développement des RPS.

Par ailleurs, certaines activités exposent par nature à des exigences émotionnelles plus fortes : métiers du soin, de l’accompagnement social, de la relation client en contexte tendu, fonctions de recouvrement, métiers de la sécurité ou de la sûreté. La répétition de situations de détresse, d’agressivité ou de conflit, sans dispositif de soutien et de régulation adapté, accroît le risque de fatigue émotionnelle, de désengagement et de troubles anxieux, ce qui ne peut être ignoré par les directions RH.

Cartographier pour agir : du constat au DUERP

Pour les directions RH, l’enjeu n’est pas de produire un inventaire exhaustif des difficultés possibles, mais d’identifier les situations typiques qui reviennent dans leur propre organisation. Quels métiers sont particulièrement exposés à une forte charge émotionnelle ? Quels services connaissent des réorganisations fréquentes ? Où observe‑t‑on un turnover ou un absentéisme supérieur à la moyenne ? Quelles équipes remontent régulièrement des tensions ou des incompréhensions ?

Ce travail d’identification nourrit directement la mise à jour du document unique d’évaluation des risques professionnels. Les RPS doivent y figurer de manière spécifique, en lien avec des situations de travail concrètes, et non sous la forme d’une mention générique. Pour chaque groupe de risques identifié, il est utile de préciser les activités concernées, les circonstances aggravantes, les indicateurs d’alerte et les premières pistes d’action.

Cette cartographie n’a pas vocation à être figée. Elle doit évoluer au rythme des transformations de l’entreprise, des retours d’expérience, des remontées de terrain. Elle constitue un support de dialogue avec les représentants du personnel et la médecine du travail, et un point d’appui pour structurer la prévention, ajuster les organisations et outiller les managers.

En clarifiant où se situent les principaux facteurs de risques psychosociaux, les directions RH se donnent les moyens d’agir en amont, avant que les situations ne débouchent sur des crises individuelles, des ruptures de contrat ou des contentieux. Cette approche est le prolongement naturel de la compréhension des notions juridiques liées au harcèlement et de la souffrance au travail, et le préalable aux démarches de prévention structurée ainsi qu’aux actions de sécurisation de l’obligation de sécurité.

  • Eric Guillemet

    Eric est Avocat Associé en droit social. Depuis plus de 20 ans, il accompagne les entreprises dans leurs transformations et leur…

  • Myriam Henderson

    Myriam est avocate depuis 2014 et travaille au sein du département droit du travail de Deloitte Legal depuis janvier 2017.…