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Réagir en cas de signalement de RPS ou de harcèlement : organiser une enquête interne efficace et sécurisée

Même avec une prévention structurée, aucune entreprise n’est à l’abri d’un signalement de harcèlement ou d’une alerte relative à une situation de souffrance au travail. Pour une direction des ressources humaines, la question cesse alors d’être théorique. Il s’agit de réagir vite, de façon proportionnée, dans un cadre juridiquement solide et respectueux des personnes et du droit.

La qualité de la réaction à un signalement est souvent déterminante. Elle pèse sur la santé des salariés concernés, sur le climat interne, sur la confiance dans l’organisation et, en cas de contentieux, sur l’appréciation portée par le juge quant au respect de l’obligation de sécurité notamment.

Disposer d’une procédure de signalement claire et accessible

Réagir efficacement suppose d’abord que les salariés sachent comment signaler une situation problématique. Une procédure de signalement doit préciser les canaux possibles (hiérarchie, RH, référent identifié, dispositif d’alerte interne obligatoire dans les entreprises d’au moins 50 salariés), les personnes habilitées à recevoir le signalement, les grandes étapes du traitement et les garanties de confidentialité.

L’objectif n’est pas de multiplier les canaux au point denuire à la lisibilité, mais de garantir un accès réel au signalement pour les salariés, y compris lorsque la difficulté concerne directement leur hiérarchie. Dans les entreprises de taille significative, il est utile de nommer des interlocuteurs identifiés (par exemple un référent harcèlement, un référent éthique, ou un contact RH non rattaché directement à l’équipe concernée).

Le simple fait de formaliser cette procédure, de l’afficher, de la porter à la connaissance des salariés et de l’expliquer contribue à poser un cadre. Les salariés sont placés dans une situation où ils comprennent qu’il existe un chemin pour faire remonter des situations sensibles, et qu’il ne se résume pas à des échanges informels.

Premiers réflexes : écouter, sécuriser, objectiver

Lorsqu’un signalement est reçu, le premier enjeu pour la DRH est d’éviter deux écueils : minimiser d’emblée la situation au motif qu’elle paraîtrait “exagérée”, ou, à l’inverse, présumer de la culpabilité de la personne mise en cause avant tout examen.

Un entretien avec la personne qui alerte s’impose. Il doit se dérouler dans un cadre confidentiel, en permettant au salarié d’exposer les faits, le contexte, les dates, les personnes présentes, les documents ou échanges susceptibles d’étayer son propos. Il ne s’agit pas d’une audition contradictoire, mais d’un temps d’écoute et de recueil d’informations. Il est utile, dès ce stade, de vérifier s’il existe des éléments tangibles (mails, messages, comptes rendus) et si d’autres personnes ont pu être témoins des faits.

En parallèle, la DRH doit évaluer l’existence d’une urgence. Certains signalements révèlent une situation qui impose d’agir sans délai : propos ou comportements potentiellement constitutifs de harcèlement sexuel, menaces, risque de passage à l’acte, détresse aiguë. Dans ces cas, des mesures conservatoires s’imposent, sans attendre l’issue d’une éventuelle enquête, par exemple la modification temporaire de l’organisation du travail, la distanciation des personnes concernées, la consultation rapide de la médecine du travail, ou encore une mise à pied à titre conservatoire.

Décider d’ouvrir (ou non) une enquête interne

Tous les signalements ne nécessitent pas une enquête formelle. La décision d’ouvrir une enquête doit s’apprécier au regard de la nature des faits allégués, de leur gravité potentielle, des éléments déjà disponibles et du contexte. Une remarque isolée, déjà recadrée et non réitérée, ne requiert pas le même traitement qu’un ensemble d’agissements répétés, ou qu’une accusation de harcèlement formulée par plusieurs salariés.

Lorsque la décision d’enquêter est prise, il est important de la formaliser. Il s’agit de définir et préciser l’objet de l’enquête, les personnes chargées de la mener, les modalités de recueil des informations et le calendrier indicatif. Ce formalisme n’a pas vocation à rigidifier le processus, mais à encadrer l’enquête, de façon à pouvoir en expliquer les modalités aux personnes concernées et, si nécessaire, la présenter devant un juge.

Le choix des enquêteurs est un aspect sensible. Selon la configuration, l’enquête peut être menée par des membres de la fonction RH, éventuellement associés à un manager d’un autre service, à un membre du CSE ou de la CSSCT, ou confiée à un tiers (consultant, avocat) pour garantir une plus grande neutralité. Lorsque la personne mise en cause occupe une position hiérarchique élevée, le recours à un intervenant externe ou à un niveau RH non rattaché directement à sa ligne hiérarchique renforce la crédibilité de la démarche.

Conduire l’enquête : auditions et recueil des éléments

Une enquête interne ne se limite pas à la juxtaposition de témoignages. Elle vise à reconstituer, autant que possible, le déroulement des faits, le contexte dans lequel ils s’inscrivent et les effets qu’ils ont produits.

En pratique, l’enquête comporte généralement plusieurs étapes : audition de la personne qui alerte, qui se dit victime, audition des éventuels témoins puis en dernier audition de la personne mise en cause. Il est également nécessaire d’examiner les documents communiqués ou disponibles (correspondances, comptes rendus, plannings, évaluations, alertes antérieures, observations de la médecine du travail ou du CSE). Il est essentiel de tenir des comptes rendus écrits des auditions, datés, relus et communiqués pour rectification aux personnes entendues.

Les questions posées doivent être concrètes, centrées sur des faits plutôt que sur des intentions ou des ressentis subjectifs : où, quand, qui était présent, comment les mots ont été prononcés, quelles décisions ont été prises, quels ont été les effets ? Cette approche factuelle permet de limiter les interprétations et de garder une ligne de conduite en cas de contestation ultérieure.

Dans les situations les plus sensibles, certains témoins peuvent hésiter à s’exprimer par crainte de représailles ou de tensions. Il appartient alors à la DRH et aux enquêteurs d’expliquer le cadre de l’enquête, de rappeler les principes de confidentialité et les protections dont bénéficient les personnes qui contribuent à la recherche de la vérité, tout en restant lucide sur les limites de ce que l’on peut obtenir en interne. Comme précité, nouveau le recours à un tiers peut faciliter la parole.

Protéger les personnes et respecter les droits de chacun

Une enquête interne ne doit pas se transformer en procès parallèle. La présomption d’innocence de la personne mise en cause doit être respectée, ainsi que la protection de la personne qui alerte. Il s’agit d’un exercice d’équilibre.

Pendant la durée de l’enquête, des mesures temporaires peuvent être nécessaires pour limiter les interactions entre les personnes concernées, ainsi il peut être opportun d’ajuster l’organisation ou d’aménager certains horaires. Ces mesures doivent être proportionnées et expliquées. Une mise à pied conservatoire, par exemple, ne se justifie que si les faits allégués sont d’une gravité suffisante et s’il existe un risque manifeste à maintenir la personne en poste pendant l’enquête.

En parallèle, il est important de rappeler en interne que le fait de signaler de bonne foi une situation problématique ne doit pas exposer à des mesures de représailles. Un licenciement, une mise à l’écart ou une dégradation des conditions de travail intervenant dans le prolongement d’un signalement sera, en cas de contentieux, examiné avec une attention particulière par les juges.

Formaliser les conclusions et préparer les décisions

À l’issue de l’enquête, il est attendu des enquêteurs qu’ils formulent des conclusions claires, sans se substituer à l’employeur pour la décision finale. Le rapport doit rappeler le cadre de l’enquête, les faits examinés, les personnes entendues et les éléments de preuve collectés. Il doit ensuite présenter une analyse des faits au regard des règles applicables, sans sur‑interprétation.

Dans certains cas, l’enquête permettra de confirmer des faits susceptibles d’être qualifiés de harcèlement moral ou sexuel, ou de mettre en évidence d’autres manquements (abus d’autorité, propos déplacés, management inadapté) nécessitant une réaction. Dans d’autres cas, elle pourra conclure à l’absence de faits établis, à des conflits réciproques ou à des difficultés organisationnelles plus larges. Dans tous les cas, le rapport doit rester factuel, structuré et rédigé en tenant compte de la possibilité qu’il soit un jour communiqué dans le cadre d’un contentieux.

Sur cette base, l’employeur doit décider des suites : mesures disciplinaires éventuelles à l’égard de la personne mise en cause, ajustements organisationnels, accompagnement des salariés concernés, travail plus large sur les pratiques managériales d’une équipe, évolution des procédures internes. La décision doit être cohérente avec les conclusions de l’enquête et proportionnée aux faits retenus.

Un élément souvent sous‑estimé tient à la communication des résultats. Sans entrer dans des détails confidentiels, il est utile que les personnes directement concernées sachent que l’enquête a abouti, qu’elle a donné lieu à des conclusions et à des décisions. L’absence totale de retour peut alimenter un sentiment d’impunité ou, au contraire, de suspicion généralisée.

L’enquête, un maillon de la chaîne de prévention

L’enquête interne en cas de signalement n’est pas un dispositif isolé. Elle s’inscrit dans un ensemble plus large de politique de prévention des RPS, qui inclut notamment la formation des managers, les dispositifs d’expression des salariés, le rôle de la médecine du travail et du CSE ou encore l’actualisation du DUERP.

Pour une direction RH, chaque enquête est aussi une source d’enseignements. Au‑delà de la gestion du cas particulier, elle interroge les conditions qui ont permis à la situation de se développer : charge de travail, organisation, style de management, manque de repères. Tirer parti de ces enseignements pour ajuster la prévention, qu’il s’agisse de clarifier des règles, de renforcer la formation, de revoir certains processus,  contribue à réduire le risque de voir se reproduire des situations similaires.

La capacité à organiser des enquêtes internes sérieuses, impartiales et tracées est aujourd’hui au cœur de la gestion des RPS et du harcèlement. Elle engage à la fois la responsabilité de l’employeur et la confiance des salariés dans la manière dont l’entreprise traite les situations sensibles.

  • Eric Guillemet

    Eric est Avocat Associé en droit social. Depuis plus de 20 ans, il accompagne les entreprises dans leurs transformations et leur…

  • Myriam Henderson

    Myriam est avocate depuis 2014 et travaille au sein du département droit du travail de Deloitte Legal depuis janvier 2017.…